Le parcours de cet artiste est caractéristique du milieu académique de la Troisième République, dans ses choix, dans ses procédures, dans ses objectifs et dans ses limites. Comme beaucoup de ses pairs, Alfred Boucher est issu d’un milieu modeste, son bagage scolaire est mince. Sa famille est issue du monde rural, son père est manœuvrier, sa mère est femme au foyer et s’occupe de la famille qui compte plusieurs enfants. Ses origines, Boucher s’en souvint plus tard, dans l’un des aspects les plus prolixes de sa production.
En 1859, les parents s’installent à Nogent-sur-Seine, où ils deviennent les employés de Marius Ramus, ce sculpteur néo-classique natif d’Aix-en-Provence, installé dans l’Aube depuis son mariage en 1845. Ramus avait suivi un cursus classique à l’Ecole des Beaux-arts de Paris, jusqu’à obtenir le deuxième Prix de Rome en 1830, avec son Thésée vainqueur du Minotaure. Il peut faire le voyage d’Italie grâce à la protection d’Adolphe Thiers, dont il fit le portrait. C’est Ramus qui reconnaît les aptitudes du jeune garçon, qu’il forme et qu’il associe dans le travail de décoration du nouveau théâtre de Nogent-sur-Seine, en 1868. Pour lui permettre d’aller à Paris poursuivre sa formation, la Ville de Nogent-sur-Seine, dont le maire est François Antoine Dubois, le père dcou sculpteur Paul Dubois, lui attribue une bourse, que le Conseil Général de l’Aube complète par une subvention. Alfred Boucher entre dans l’atelier d’Augustin Dumont, à l’Ecole Nationale des Beaux-arts. L’œuvre la plus célèbre de ce dernier est le Génie de la Bastille, dressé au sommet de la colonne de Juillet. Dumont enseigna de 1853 à sa mort en 1884, la direction de son atelier étant reprise par Jules Thomas, autre condisciple de Boucher.
À l’Ecole des Beaux-arts, Alfred Boucher fait preuve de ses qualités foncières : élève appliqué et studieux, dur au travail, voulant bien faire, animé par un sentiment de reconnaissance envers ceux qui l’ont aidé. Il s’applique et concourt plusieurs fois pour l’obtention du Prix de Rome. Malgré un premier échec (1876 : Jason enlevant la Toison d’or), l’aide de Paul Dubois va lui permettre d’effectuer un premier séjour en Italie, à Rome, où il séjourne en 1877 jusqu’à fin 1878. Il survit en réalisant des portraits des membres de la bonne société romaine.
Depuis 1874, il participe au Salon officiel, où il fait des envois. Un second échec au Prix de Rome (1878 : La Mort de Caton d’Utique) ne l’empêche pas de poursuivre sa carrière avec application. En 1880, l’Etat achète sa Vénus Astarté. Au Salon de 1881, il obtient le grand prix pour son groupe de la Piété filiale, dont il offrit une fonte à la ville de Nogent-sur-Seine. Ce prix, et la bourse qui l’accompagne, permettent à Boucher de repartir en Italie, à Florence cette fois, où il reste deux ans (1883-1884). C’est là qu’il imagine la Ballerina, le groupe de Laennec découvrant l’auscultation, le Bûcheron. Son premier grand succès, c’est à Au but qu’il le doit. Médaillé de 1e classe au Salon de 1886, l’Etat commande une fonte de grande taille pour le jardin du Luxembourg, face au Sénat. Ce groupe représente trois athlètes nus en vue de la ligne d’arrivée d’une course, et s’inscrit de façon efficace dans le courant sportif qui déboucha sur l’organisation des premiers Jeux Olympiques de l’époque moderne.
En 1887, À la Terre obtient la médaille d’honneur du Salon. L’Etat achète en 1891 le marbre monumental pour le décor de la façade du palais Galliéra. Ce paysan au travail, en plein effort, symbolisa pour l’époque toute la grandeur du travail manuel, certains critiques soulignant la proximité de son travail sur l’anatomie avec l’art de Michel-Ange. L’œuvre n’avait rien de réaliste au sens strict, le corps idéalisé du personnage l’assimilant à un Apollon ou un Hercule d’un nouveau genre. Les muscles saillants et tendus, au bord de la rupture, témoignent d’un grand sens de l’observation, et d’une parfaite maîtrise de la taille directe. En ce sens, il s’agit d’un exercice de style, bien dans le goût de ces sujets nouveaux, initiés par le Belge Constantin Meunier, qui mettent en avant les travailleurs manuels. Dès lors, la carrière de Boucher était assurée. A l’Exposition Universelle de 1889, son envoi obtient la Médaille d’or.
En 1900, il décore la façade du Grand Palais nouvellement construit avec le groupe de l’Inspiration. Le succès de sa Volubilis, en 1896, souvent reproduite en bronze, et dont on connaît des exemplaires en marbre, pour tout ou partie de la figure, l’amène à développer ses représentations féminines dans un style qui plaît infiniment à la bonne société parisienne et lui vaut des commandes. Il en est de même de ses portraits, où il exalte son sens du réel sans flatter outrageusement ses modèles. Les hommes sont rendus avec un sens aigu de vérité, voire de vérisme (Jean Casimir-Périer, Trumet de Fontarce, Antonin Dubost, les docteurs Huchard, Ollier, Panas, Lortot). Tandis que ses portraits de femme poursuivent la quête du lissé que l’on voit dans ses nus (Portrait de femme à la rose).
Son art n’a rien de révolutionnaire, et ses meilleurs morceaux, comme les portraits de ses parents, Julien et Sophie Boucher, suggèrent son aptitude à l’expression, tenue en lisière dans ses œuvres à succès. Il obtiendra par la suite de nombreuses commandes pour des monuments funéraires (1892 : Tombeau de Ferdinand Barbedienne, au Père-Lachaise ; 1894 : gisant de la Duchesse de Vicence ; 1897 : monument Eugène Flachat ; 1899 : monument Herriot ; 1902 : monument Burdeau), et pour des portraits de célébrités (Guy de Maupassant, Maria-Pia de Roumanie, Georges Ier de Grèce) qu’il négocie à partir de son installation à Aix-les-Bains en 1889, cette station balnéaire qui voyait défiler les artistes et les têtes couronnées de l’Europe entière.
Certaines de ses œuvres sont un hommage direct à son maître Paul Dubois (la Piété filiale, la Tendresse, le Sculpteur florentin) dont il se plaît à calquer l’itinéraire. C’est à l’exemple de Paul Dubois qu’il s’adonne à la peinture (La Seine à Nogent-sur-Seine, 1880). Il reprend ses pinceaux à partir de sa rencontre avec Simon Toudouze, après son installation à Aix-les-Bains.
Il obtient toutes les distinctions possibles (Chevalier de la Légion d’Honneur en 1887, Officier en 1894, Commandeur en 1906 et Grand Officier en 1923), il fait partie du comité de la Société des Artistes Français, et, devenu riche, il se montre soucieux de pédagogie. Il crée, en association avec Paul Dubois, le musée de Nogent-sur-Seine en 1902, et la même année, il installe des ateliers dans des bâtiments de l’Exposition Universelle, qu’il achète dans le quartier de Vaugirard. Son souci est d’épargner aux jeunes artistes les difficultés matérielles qu’il rencontra à ses débuts. Mais le phalanstère qu’il imagine, c’est dans l’esprit de sa propre formation. C’est bien malgré lui que les artistes qucei peuplent le lieu en font un foyer d’anarchie contre l’académisme.
Sur le plan artistique, Boucher n’a aucunement la volonté démiurgique d’un Rodin, qu’il défendit lors du scandale de l’Âge d’airain. Ceci témoigne de sa probité, puisqu’il aurait pu ne pas intervenir, éliminant ainsi un rival particulièrement dangereux. Alfred Boucher se caractérise par l’honnêteté, la probité, la modestie, le goût du travail bien fait. Il a profondément le sens de la « belle ouvrage » dont il fut l’un des chantres.
Comblé d’honneurs de son vivant, riche et célèbre, son œuvre tomba en désuétude après sa mort, comme ce fut le cas pour tous les artistes de sa génération, excepté Rodin. Pendant longtemps, seul Rodin survécut au rejet des nouvelles générations d’artistes pour cette période jugée médiocre et académique. Mais son titre de gloire ne consiste pas seulement à avoir découvert et encouragé, le premier, les dons exceptionnels de la jeune Camille Claudel. Il incarne de belle manière les enjeux artistiques de cette période charnière, le passage du 19e siècle au 20e siècle, caractérisé par de nouveaux enjeux esthétiques et une nouvelle donne en matière de promotion du travail des artistes, grâce à l’émergence de galeries privées. Sa formation initiale, ses goûts, le portaient tout naturellement vers la tradition dans laquelle il excella. Mais son œuvre reflète aussi des tendances nouvelles, l’esthétique Art nouveau, une sorte de symbolisme ambiant, le souci de l’expression.
Il est dommage que nous ne puissions pas disposer d’une étude complète de cette œuvre, plus variée qu’on ne pourrait le penser au premier abord. Sans doute l’établissement d’un catalogue raisonné de son œuvre sculpté est-il aujourd’hui nécessaire, comme il l’est pour d’autres artistes de sa génération : Jules Thomas, Georges Loiseau-Bailly, Emile Laporte, dont il est si proche à maints égards et qu’il eut le mérite de défendre de leur vivant.
Texte : Yves Bourel.






