Il s’agit de L’Âge mûr, édité en bronze en 1907 par Eugène Blot
Cette œuvre exceptionnelle est exposée à la place de la grande version de L’Implorante, qui sera visible au musée des Années 30 à Boulogne-Billancourt, dans le cadre de l’exposition Sculpture’ELLES, Les Sculpteurs Femmes du 18e siècle à nos jours.
L’Âge mûr est souvent considéré par les spécialistes comme le chef-d’œuvre de Camille Claudel. Le groupe a été imaginé dès 1893, comme en témoigne une lettre que Camille envoya à son frère Paul, dans laquelle elle évoquait un « groupe de trois », « tout en largeur ». Camille expliquait qu’elle souhaitait y placer « un arbre penché qui exprimera la destinée ». A ce moment de sa vie, elle était séparée de Rodin, et elle espérait que son groupe pourrait figurer au Salon de 1894. Finalement, elle ne put y envoyer que L’Implorante qui était la seule partie aboutie.
Un inspecteur de la direction des Beaux-Arts, Armand Sylvestre, qui visitait l’atelier de Camille Claudel, y remarqua le groupe en cours de réalisation. Il recommanda ce plâtre à sa direction pour une commande officielle, commande qui fut signée en juillet 1895. Quelques mois plus tard, Armand Sylvestre retourna dans l’atelier de Camille, où le groupe était très avancé, et avait pris sa forme définitive : dans le premier état, L’Implorante se rattachait à l’homme au centre de la composition ; alors que dans la version définitive, les corps se sont séparés, les mains ne se touchent plus, et l’homme se détourne de la jeune femme agenouillée. Armand Sylvestre, dans son rapport, insistait sur l’intérêt pour l’Etat de commander son exécution en bronze.
À la suite de divers avatars, Camille Claudel ne fut définitivement payée de son plâtre qu’au bout de quelques années, en 1899. Se produisit alors un événement difficilement compréhensible : en cette même année 1899, un modèle d’arrêté pour la réalisation du bronze était préparé pour la signature du directeur, M. Roujon, qui supprimait la commande le 24 juin, sans préciser les motifs de la rétractation. Durant plusieurs années, des proches de Camille Claudel se succédèrent pour demander aux services de l’Etat d’engager la commande, mais sans succès.
Un amateur privé, le capitaine Louis Tissier, avait remarqué, au Salon de 1899, le plâtre de L’Âge mûr et en avait été vivement impressionné. En revoyant Camille en 1901, et en apprenant ses déboires avec la direction des Beaux-Arts, Louis Tissier voulut faire fondre l’œuvre, pour éviter la destruction du plâtre. Cette édition fut réalisée par la maison Thébaut en 1902, le bronze étant ensuite exposé au Salon de 1903. L’œuvre se trouve aujourd’hui au musée d’Orsay.
En 1907, après plusieurs tentatives infructueuses auprès de M. Dujardin-Beaumetz, le directeur des Beaux-Arts, Eugène Blot fit réaliser une nouvelle fonte, à six exemplaires, au tiers de la taille de l’original. C’est l’exemplaire n° 3 de cette fonte qui appartient au musée de Nogent-sur-Seine, après avoir appartenu à Mme Reine-Marie Paris.
Il existe une autre édition en bronze, de grand format, conservée au musée Rodin. Elle fut exécutée par le fondeur Carvilhani à la demande de Philippe Berthelot, à partir d’un plâtre resté dans l’atelier après l’internement de Camille Claudel.
L’œuvre est connue sous plusieurs titres : L’Âge mûr, La Destinée, Le Chemin de la vie, ou encore La Fatalité. La volonté allégorique de Camille était manifeste, et il est clair qu’elle s’était investie, sur un plan philosophique autant qu’esthétique, dans ce groupe de trois personnages, d’une si puissante expression. Paul Claudel, écrivant sur cette œuvre, a établi le lien entre la figure de L’Implorante et sa propre sœur. Dès lors l’interprétation autobiographique pouvait devenir évidente : l’homme qui se détache de L’Implorante serait Rodin et la Vieillesse serait Rose Beuret, la maîtresse de Rodin. Cette interprétation, somme toute commode, n’en reste pas moins réductrice. Armand Sylvestre, quand il vit le plâtre dans l’atelier, n’interprétait pas l’œuvre dans ce sens, mais dans celui d’une réflexion plus générale sur le sens de la vie et la destinée humaine, un thème assez traditionnel dans le domaine de la sculpture.
Un certain nombre de critiques rattachèrent l’œuvre au style de Rodin. Certains critiques, tels Yvanhoë Rambosson et Louis Vauxcelles, se montrèrent résolument enthousiastes. On ne peut ici que renvoyer aux deux ouvrages fondamentaux consacrés à l’œuvre de Camille Claudel, le catalogue raisonné établi par Reine-Marie Paris, et celui de Bruno Gaudichon et Anne Rivière, pour lire ou relire toutes les étapes de la genèse et de l’exécution de ce chef-d’œuvre, et les commentaires qu’il suscita.
Juste une remarque cependant… Regardons aujourd’hui ce groupe poignant en essayant d’oublier tout le reste, la légende et l’histoire : un homme viril aux muscles tendus et au visage marqué par la vie ; la Vieillesse, au rictus sordide dans un visage flétri ; et la jeune Implorante, presque en déséquilibre, les bras tendus et le visage déchiré par l’émotion. Chacun des personnages est l’aboutissement d’une lente réflexion, nourrie par des esquisses et des études préparatoires. Et ces personnages prennent sens de leur regroupement, d’une façon très authentique et profonde.
Ce n’est pas de la sculpture littéraire. Ce n’est pas non plus de la sculpture académique. A travers les rythmes des corps et la draperie qui fait songer à l’Art nouveau, il y a cette extrême tension dans l’espace, ce déséquilibre des corps, la centre de gravité de l’œuvre qui se situe dans le vide, éléments stylistiques que l’on trouvait déjà dans La Valse et dans La Fortune. Cette œuvre rayonne d’une puissance tragique et noble, aux antipodes de la sensiblerie. En cette période pourtant riche de la sculpture française à la charnière de deux siècles, L’Âge mûr ne connaît pas d’équivalent. La maîtrise plastique et la vigueur expressive n’appellent que l’admiration et le respect. À elle seule, cette œuvre justifierait toute la carrière de Camille Claudel. Elle en est le plus haut point d’aboutissement.
Texte : Yves Bourel
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